« Ca se joue maintenant », de jeunes comédiens racontent leur entrée dans la vie active

Le Dimanche 15 octobre, 2017. Pas de commentaires

Article du Monde (via flickr – Ádám Fedelin)

Certes, l’arrivée du mois d’octobre annonce la reprise des cours pour les apprentis comédiens. Mais, pour ceux qui viennent d’achever leurs études théâtrales, cet automne 2017 marque une rentrée « sans rentrée ». Loin du cocon rassurant de l’école ou du conservatoire, d’une scolarité intensive où tout se fait en collectif, les jeunes artistes s’astreignent à devenir maîtres de leur carrière et de leur emploi du temps, à choisir leurs projets et, parfois, font face au vide, à la peur latente d’être oubliés, de ne « plus jouer ». En somme, il s’agit de leur ultime apprentissage, celui qui se fait seul.e et répond à l’élan initial qui avait suscité leur vocation de comédien.ne et amorcé leurs années d’études de théâtre. Choisir quels artistes ils souhaitent devenir. Et aussi, de façon plus concrète, saisir les clefs administratives ou inter-professionnelles pour tenter de vivre de leur métier.

Qu’ils ou elles soient issu.e.s de l’université, d’écoles supérieures, de conservatoires ou de cours privés, L’Ecole du Spectacle a rencontré cinq jeunes artistes sur le chemin de l’insertion professionnelle.

« Lors de ma sortie, je n’ai pas arrêté une minute » : Thalia Otmanetelba, 25 ans, Ecole du Théâtre National de Strasbourg (TNS)

« Même si j’ai été diplômée en 2016, on pourrait dire que c’est ma première vraie rentrée loin de l’école. La première année où il y a des vraies plages de vide dans mon emploi du temps… Je suis parfois un peu perdue mais ce n’est pas douloureux. C’est intriguant d’affronter une période que je ne connais pas, de se demander ce que j’aime vraiment faire, comment je peux travailler quand je ne suis pas sur un projet, ça veut dire quoi « être comédienne » quand on n’est pas au plateau tous les jours….

Ma sortie d’école, c’était le luxe ! La saison dernière, je n’ai pas arrêté une minute entre les tournées des spectacles crées durant le TNS, les ateliers que j’ai donnés et les projets sur lesquels j’ai été embauchée. J’ai joué au Théâtre de la Bastille, à l’Odéon, en Chine avec Thomas Jolly… J’ai fait mon intermittence très rapidement et j’ai déjà renouvelé mes heures, ce qui m’apporte une certaine sérénité !

L’école du TNS m’a permis de rencontrer énormément d’artistes et d’univers différents, ce qui fait, qu’aujourd’hui, je peux m’appuyer sur un certain réseau pour travailler. En ce moment, je passe des auditions, j’aimerais aussi faire du cinéma. J’ai envie de continuer d’explorer les univers des gens en jouant et d’explorer la vie aussi ! C’est un super endroit de recherche, la vie !

Mélanie Charvy ( au centre), directrice artistique de la Compagnie des Entichés qu’elle a fondée avec des camarades du Studio de Formation Théâtrale (Compagnie les Entichés)

« Il faut être solidaires les uns avec les autres » : Mélanie Charvy, 28 ans, Studio de Formation Théâtrale de Vitry-Sur-Seine

Quand je suis sortie, en 2016, ça a été un peu dur car il n’y avait pas grand chose à l’horizon ! J’avais déjà co-fondé ma compagnie, les Entichés, pendant l’école mais je savais qu’il fallait absolument que je sois intermittente pour avoir le temps de m’y consacrer pleinement. J’ai donc cumulé les cachets et, en quatre mois, j’ai réussi à décrocher ce fameux statut. Ce qui s’est avéré concluant. Près d’un an et demie après la fin de l’école, j’ai écrit et mis en scène « Provisoires », un spectacle sur les conditions d’accueil des demandeurs d’asile qui a été joué plus d’une cinquantaine de fois. Ma compagnie s’est implantée en région Centre et nous pouvons enfin commencer à nous payer tout en développant de nouveaux projets.

Je trouve que, quelque soit la formation suivie, on ne nous donne pas assez de clefs administratives. Il faudrait que nous soyons plus solidement préparés à la recherche de subventions, à la gestion de compagnie, à la production… Ca fait aussi partie du métier et, lors de mes premiers rendez-vous professionnels, j’avais l’impression qu’on me parlait chinois !

Enfin, je pense qu’il est obligatoire d’être solidaire les uns avec les autres et s’intégrer le plus vite possible à un réseau, et ce dès l’école. Sinon il y a le risque de s’épuiser à courir les castings et d’envoyer 150 mails qui demeureront sans réponse…

«Créer reste la chose la plus difficile » : Simon Primard, 29 ans, Conservatoire du 6ème arrondissement de Paris

Je ne suis pas aussi effrayé que je pensais l’être de me retrouver « sans rien » à la rentrée. Peut-être aussi car je l’ai déjà vécu à plusieurs reprises ! Je vois cette fin d’études comme l’occasion de commencer à travailler sérieusement dans le domaine théâtral. Cette année, je travaille au développement de la structure que nous avons créé avec des camarades du conservatoire et à la création de Voie(x), un spectacle sur le voyage que je mets en scène. Très concrètement, je vis pour le moment du  revenu de solidarité active (RSA) et un de mes objectifs est de parvenir à être intermittent.

Effectivement, il y a des moments de découragements : on abat des heures de travail sans être rémunérés, on doit parfois payer pour avoir des salles de répétition – ce qui est insupportable : payer pour travailler alors qu’on a pas une thune ! -, on fait des petits boulots qui ne nous laissent plus le temps de nous épanouir artistiquement…

Mais l’enjeu principal est de réussir à créer des pièces que l’on est fier de présenter, qui nous permettent de transmettre au mieux notre point de vue. La principale difficulté pour moi ne sont pas tant les conditions de travail –  si je prends du recul, je viens d’une famille plutôt aisée avec une culture et un entourage qui me préservent de la précarité – mais bien de « faire » les choses, jusqu’au bout. Dans tout ça, créer reste la chose la plus difficile. Mais une fois le rythme lancé, la vie nous veut du bien !

Julien Julien diplomée du Conservatoire de Paris (Julien Julien via CNSAD)

« Je n’ai pas vraiment coupé le cordon ! » : Julie Julien, 29 ans, Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris

Avec ma promotion, on ne s’est toujours pas quittés. Depuis notre sortie, en 2016, nous travaillons ensemble sur des projets, nous passons du temps au Jeune Théâtre National  (JTN) [dispositif d’insertion professionnelle sur 3 ans NDR] pour répéter, on se voit beaucoup. Je n’ai pas vraiment coupé le cordon avec le Conservatoire !

Cette saison, je joue dans plusieurs projets – dont « Carmen » de Lucie Digout au Théâtre de Belleville et « Victoires » de Wajdi Mouawad à la Colline -, je passe des auditions au JTN et j’écris en ce moment une pièce qui questionnera les questions de notre temps et de notre génération dans un univers post-apocalyptique.

Avoir terminé mes études me donne l’occasion de choisir ce que je veux faire. A l’école, tu as envie de tout expérimenter, de tout bouffer. Maintenant, je commence à savoir ce qui me plait, les paroles que j’ai envie de porter. L’humain est aussi de plus en plus important dans mon travail. C’est ce que nous a appris Wajdi Mouawad, une rencontre qui m’a retournée : l’essentiel n’est pas de faire un produit fini mais de créer des voyages et des aventures. Se demander à quel endroit le théâtre devient poème et voyage.

Le Conservatoire nous a permis de faire des rencontres incroyables, aussi bien avec les intervenants que les élèves. Mais je trouve que pour tout ce qui est administratif et concret, on est laissés dans la nature. Il y a eu quelques cours théoriques mais pas assez. Le JTN prend le relais mais sur les questions d’intermittence ou de gestion de projets, on est des bébés !

« Je me donne un an à un an et demi pour trouver un rythme » : Camille Danveau, 25 ans, diplômée d’un Master recherche en Théâtre et autres arts de l’Université Paris 3

Je suis heureuse que mes études soient derrière moi ! L’année dernière, même si la recherche me plaisait beaucoup, je me disais déjà que j’étais dans autre chose, que c’était « l’année de trop ».

Bien sur, il y a les trouilles habituelles : ne pas savoir où tu vas, ni comment tu vas vivre. Mais j’ai envie de me consacrer au travail de création avec ma compagnie – Mots Nu Ment – et à de la recherche personnelle pour mon projet d’écriture. Nous cherchons actuellement des subventions pour pouvoir être payés et cesser de jouer gratuitement.

Pour le moment, je suis encore aidée par mes parents et je travaille comme ouvreuse dans un cinéma, ce qui me permet tout de même de rester dans un univers culturel. Mes parents sont aussi dans le milieu du spectacle donc ils me soutiennent. Ils savent que c’est moins facile qu’avant, quand on pouvait gravir les échelons un à un au fil de l’expérience. Je sais qu’il y a une périodes de galère mais je m’y étais préparée, ce n’est pas une surprise. Je me donne un an ou un an et demi pour me permettre de tâtonner et de trouver un rythme.

Ce qu’on peut me souhaiter ? Que mes projets se concrétisent !

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