Apprendre à jouer masqué, les apprentis acteurs s’y habituent comme les lycéens#

Le Jeudi 19 novembre, 2020. Pas de commentaires

A l’école de théâtre, s’exercer masqué, ou le paradoxe de l’apprenti acteur
A l’Ecole Claude Mathieu à Paris, les élèves découvrent leur futur métier avec les contraintes imposées par la crise sanitaire.
Claude Mathieu, le 16 novembre 2020, devant l’entrée de son école à Paris (18e).Claude Mathieu, le 16 novembre 2020, devant l’entrée de son école à Paris (18e). JULIEN DOLZANI
Mercredi 4 novembre, Claude Mathieu adressait un mail aux élèves de son école : « Savez-vous que le 27 novembre 1943, la Comédie-Française accueillait la création mondiale du Soulier de satin, de Paul Claudel, que mettait en scène Jean-Louis Barrault (…) ? Comme il existait à cette époque un couvre-feu imposé par l’armée d’occupation et qui a duré quatre années, les représentations commençaient à 17 heures pour se terminer à 21 heures afin qu’artistes et spectateurs soient rentrés avant l’heure limite de 22 heures. Ces représentations marquaient le départ d’une grande carrière de Jean-Louis Barrault (…) Vous voyez qu’il y a encore de l’espoir pour nous et votre jeunesse : le Covid-19 sera sans doute moins long à anéantir que le national-socialisme !!! »
« Je n’ai pas d’arthrose dans la tête », s’amuse Claude Mathieu qui paraît beaucoup plus jeune que son âge
Claude Mathieu sait de quoi il parle quand il évoque la seconde guerre mondiale : il l’a vécue, il a 90 ans. Soit soixante-dix de plus que la majorité des élèves de l’école qui porte son nom et loge à deux pas du marché de l’Olive, dans le 18e arrondissement de Paris. Pour eux, c’est « Claude ». Il est là tous les jours, et donne encore deux cours par semaine. « Je n’ai pas d’arthrose dans la tête », s’amuse ce petit homme volubile qui paraît beaucoup plus jeune que son âge, et accueille dans son bureau minuscule où des photos sont accrochées aux murs. Sur l’une d’elles, on voit René Simon (1898-1971), le grand professeur, qui a été son maître. Entré dans son école en 1948, il y enseignait trois ans plus tard.
Sa vocation était née. Elle allait le conduire à créer une première école, à 28 ans, avec Raymond Gérôme (1920-2002), puis à bifurquer vers la photographie de cinéma – il a couvert les tournages de plusieurs films de Claude Sautet, dont Les Choses de la vieMax et les ferrailleurs, Mado… – avant de revenir à la passion de sa vie, l’enseignement. Claude Mathieu a 60 ans quand il crée son école, qui forme aux concours des « grandes », le Conservatoire à Paris et l’école du Théâtre national de Strasbourg. Au-dessus de la porte d’entrée, il fait inscrire cette phrase de Louis Jouvet : « Le comédien vaut l’homme, et tant vaut l’homme, tant vaut le comédien. »
« Ça nous oblige à articuler »
L’air de rien, tout cela joue sur le confinement : Claude Mathieu l’aborde avec son histoire, et ses principes. Il y a environ 120 élèves dans l’école, répartis en dix groupes, sur deux niveaux d’enseignement. Ils ont à leur disposition une grande salle et trois petites, aménagées dans des locaux qui donnent sur une cour. Depuis septembre, une autre salle a été louée, dans le 19e arrondissement, pour éviter l’affluence et répondre aux mesures sanitaires. Les élèves sont masqués, bien sûr, même sur le plateau quand ils ne peuvent pas respecter les distances. Les « deuxième année » ont dû s’y habituer. Les « première », non : ils ont commencé à l’automne, avec des masques. Mais ils ne sont pas vraiment perturbés par cet étrange paradoxe, pour qui se prépare à être acteur.
Même si les centres aérés et les écoles sont ouverts, « tous les jobs d’étudiants tombent, et on n’a pas de soutiens financiers, comme les étudiants en fac »
« C’est pas mal, ça nous oblige à articuler », dit l’un d’entre eux, à la sortie d’un cours sur le jeu à la radio. « Oui, nuance un autre, mais ça demande plus d’efforts, surtout pour la respiration. » « En même temps, ça nous apprend à avoir un bon souffle sur scène », conclut un troisième. Leur problème, c’est la frustration de ne pas pouvoir vraiment travailler avec l’autre. Elle peut aller loin : « Au premier confinement, j’avais l’impression d’avoir perdu mon corps », avoue une élève de deuxième année. « C’est plus facile avec le deuxième confinement, qui n’en est pas vraiment un. » A ce sujet, Claude Mathieu a remonté les bretelles à ses troupes : des cas de Covid-19 se sont révélés après que des élèves ont passé ensemble une soirée affranchie des masques et des règles sanitaires. « J’ai été, moi, au lycée des mois durant avec un masque à gaz à l’épaule et ai passé bien des nuits dans une cave durant les bombardements », rappelle-t-il dans un mail du mois d’octobre.
Pour les élèves, le couvre-feu qui a précédé le deuxième confinement a marqué la fin de l’époque bénie où ils pouvaient se retrouver au café après les cours, et aller au théâtre. « Dire qu’on m’avait vanté la vie parisienne », s’amuse un Angevin qui découvre un Paris où il est « clairement plus compliqué de vivre, en ce moment »,selon une de ses camarades. Même si les centres aérés et les écoles sont ouverts, « tous les jobs d’étudiants tombent, et on n’a pas de soutiens financiers, comme les étudiants en fac ». Pour compenser, l’école a baissé le prix des cotisations, pendant le premier confinement. Pour pallier le manque de spectacles, les élèves se sont plongés depuis dans la lecture et le visionnage de pièces de théâtre. Ce qui les gêne le plus, c’est l’incertitude sur la durée et la rigueur du confinement. Car ils sont tous tendus vers un objectif : la présentation de leurs travaux, en janvier, à laquelle toute l’école est conviée. C’est un moment important, qui leur permet de faire le point. Ils en rêvent, surtout en cette période de confinement qui leur demande de s’adapter chaque jour, et, qui sait, de réinventer une manière de jouer.
Ecole Claude Mathieu, art et techniques de l’acteur, 3, rue l’Olive, Paris 18e.
Brigitte Salino

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