Avec Splendid’s, Arthur Nauzyciel célèbre les noces de zoom et du théâtre#

Le Mardi 17 novembre, 2020. Pas de commentaires

Le metteur en scène recrée la pièce de Jean Genet, à distance et en direct, avec ses comédiens, grâce au logiciel de vidéoconférence, sur le site du Théâtre national de Bretagne
« Splendid’s », mis en scène par Arthur Nauzyciel sur Zoom.« Splendid’s », mis en scène par Arthur Nauzyciel sur Zoom. DANIEL PETTROW
C’était le 14 janvier 2015, quelques soirs à peine après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à Paris. Au Centre dramatique national Orléans, qu’il dirigeait alors, Arthur Nauzyciel présentait sa mise en scène de Splendid’s, de Jean Genet, créée en anglais avec des comédiens américains.
Lire la critique (en 2015) : « Splendid’s », le rituel de mort de Jean Genet
Et ce fut une soirée comme on n’en a pas vécu d’autres, crépusculaire et troublante, où l’art jouait son rôle, au plus haut : non pas que la mise en scène, très ritualisée comme toujours chez Genet, de six gangsters armés de mitraillettes, sur le point d’être abattus par la police, ait renvoyé alors directement à l’actualité en cours. Mais cette danse avec la mort donnait une profondeur insondable à ce qui venait d’advenir.
Lire l’entretien avec Arthur Nauzyciel (2016) : « Genet reste réellement dérangeant »
Cinq ans plus tard, Splendid’s a continué sa vie, tournant à travers l’Europe et les Etats-Unis, pendant que le monde poursuivait sa course folle, égrenant la litanie des attentats et des réponses populistes à l’anxiété ambiante. Puis est arrivé ce virus qui a mis le monde à l’arrêt, et le théâtre avec. Aujourd’hui, Arthur Nauzyciel recrée Splendid’s sur Zoom, cet outil numérique de vidéoconférence, principalement utilisé par les entreprises pour continuer à mener des réunions en temps de confinement. Il invente ainsi un objet inédit, performance en live diffusée sur le Web, en l’occurrence sur le site du Théâtre national de Bretagne, les 17, 18 et 19 novembre.
« Une case comme une cellule »
« Au départ, c’est une initiative des acteurs, raconte Arthur Nauzyciel. Pour les six comédiens américains de Splendid’s, comme pour tous leurs camarades, la crise due au Covid-19 est beaucoup plus violente que pour leurs collègues français. Ils ont perdu leur travail du jour au lendemain, et ne bénéficient pas des aides qui existent en France, à l’image du système des intermittents du spectacle. La plupart n’ont pas accès, non plus, à la gratuité des soins médicaux. Ils se sont retrouvés dans une situation d’extrême solitude, de précarité, de menace, qui les a ramenés à la situation de leurs personnages dans la pièce, où ces six gangsters sont enfermés chacun dans une chambre d’hôtel en attendant l’assaut de la police et leur mort certaine. »
Dans un premier temps, Zoom n’est d’abord qu’un moyen de se retrouver pour le metteur en scène, installé à Rennes, le comédien français Xavier Gallais, qui joue le policier dans la pièce, confiné à Paris, et les acteurs américains, qui vivent à New York, Los Angeles, Atlanta, Boston ou dans le Vermont. Mais rapidement, Arthur Nauzyciel s’est rendu compte qu’il y avait peut-être quelque chose à faire avec cette plate-forme « très corporate, très managériale », qu’est Zoom.
« Le texte de Splendid’s résonnait fortement non seulement avec la situation d’enfermement et de peur que nous vivons mais aussi avec l’outil qu’est Zoom, qui découpe l’image en une mosaïque de petites cases où apparaissent les intervenants, analyse Arthur Nauzyciel. Chacun est enfermé dans sa case, comme dans une cellule de prison, lieu essentiel de l’univers de Jean Genet, et lieu dans lequel se déroule Un chant d’amour [court-métrage de vingt-cinq minutes], le film de Genet que nous présentons en ouverture du spectacle. Le rapport à la caméra évoque aussi les caméras de surveillance, et l’œilleton du maton », constate-t-il.
Enfermements de l’existence
Restait à trouver comment jouer avec un outil dont les possibilités sont assez limitées, ne permettant que des variations sur les positionnements dans le plan, et entre le plan unique et les mosaïques. Splendid’s était un spectacle où les corps étaient très présents, très sensuels. Impossible de retrouver cette sensation avec l’image pixélisée des caméras d’ordinateur ou de smartphone.
Arthur Nauzyciel s’est concentré sur les gros plans, les visages, les regards, les « bouches qui parlent, qui renvoient à tout l’imaginaire de Genet, à son désir de faire flotter les mots dans l’air, comme des volutes de fumée ou des enluminures. Ce qui relie ces six hommes au bord de la mort, c’est le fil de la langue. Et c’est exactement ce qui se passe, en live, entre les comédiens ». Puisqu’il s’agissait bien de garder l’expérience du direct, avec son imprévisibilité, sa fragilité et sa beauté. Tout est rejoué à chaque représentation, comme au théâtre. Une forme de performance sur Zoom, en quelque sorte.
L’expérience donne un étrange objet, à la fois spectral et très incarné, qui tient du cinéma expérimental et du théâtre shakespearien, et qui recentre l’attention d’une part sur le texte de Genet, tel qu’il est magnifiquement traduit, en anglais, par le dramaturge britannique Neil Bartlett, et d’autre part sur Un chant d’amour, seul film tourné par Jean Genet, en 1950 – une rareté qui est aussi une clé de son univers. Ainsi va ce Splendid’s version 3.0, où se concentre le cœur de l’expérience de Genet : la libération par l’art, l’imaginaire, des multiples enfermements de l’existence.
« Je ne dis pas que les aventures de ce genre sont l’avenir du spectacle vivant, loin de là, observe Arthur Nauzyciel. Mais, outre qu’elles permettent à des comédiens de travailler, elles peuvent aussi mener à des expériences sensibles et poétiques intéressantes. Après, est-ce qu’on pourrait mettre en scène Hamlet sur Zoom ? Je ne le crois pas, non… »
Splendid’s, de Jean Genet. Mise en scène sur Zoom par Arthur Nauzyciel. En anglais surtitré. Les 17, 18 et 19 novembre à 21 heures, sur un ordinateur ou un smartphone. Gratuit sur réservation sur T-n-b.fr

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