Avis de disparition#Bobo#Serge Merlin#

Le Lundi 25 mars, 2019. Pas de commentaires

Deux grands chers interprètes disparus….

L’acteur de théâtre Serge Merlin, connu notamment pour ses interprétations des pièces de Thomas Bernhard, Beckett et Shakespeare est mort samedi à 86 ans à Paris.

Au cours de sa carrière, il a joué avec les plus grands metteurs en scène, Patrice Chéreau, Matthias Langhoff, André Engel, Alain Françon, et il avait été marqué à jamais par ses deux interprétations du Roi Lear de Shakespeare. Il avait connu un passage à vide, pendant une dizaine d’années, avant de remonter sur scène au Festival d’Avignon en 1978 avec Le Dépeupleur de Beckett.

« Il avait un rapport quasiment religieux au théâtre », a estimé de son côté son ami et ex-agent Nicolas Derouet, qui voit dans sa disparition une perte majeure pour le théâtre.

Outre ses nombreux rôles au théâtre, Serge Merlin avait joué dans une vingtaine de films. Son rôle le plus célèbre sur le grand écran était sans doute le personnage de Raymond Dufayel, « l’homme de verre », qu’il avait incarné dans Amélie Poulain

au début des années 1990. Un personnage particulièrement poignant, puisqu’il incarnait « l’homme de verre », un peintre atteint de la maladie des os de verre et vivant cloîtré.

Il avait également joué dans un autre film célèbre de Jean-Pierre Jeunet, La Cité des enfants perdus. Son dernier rôle au cinéma était celui de Louis XI dans Un peuple et son roi de Pierre Schoeller, sorti l’an dernier en salle.

Et puis Bobo, comédien cher à Pippo Delbono est parti lui aussi.

« La vérité au théâtre, c’est quand l’acteur réussit à faire un geste, à dire un mot comme si c’était la première et la dernière fois qu’il le faisait dans sa vie. C’est comme si quelque chose naissait et mourait à cet instant. Et toi, en tant que public, tu as la sensation de voir un geste qui est fait pour toi seul. En cela Bobo est un grand maître. » Voilà ce qu’écrit Pippo Delbono dans son livre Le Don de soi, paru chez Actes Sud en octobre 2018. Aujourd’hui, il faut mettre à l’imparfait la dernière phrase du metteur en scène italien : Bobo est mort, vendredi 1er février, d’une pneumonie, à l’hôpital d’Aversa en Italie, à 82 ans.

Pippo Delbono et lui étaient indissociables, depuis qu’ils s’étaient rencontrés, en 1996. A l’époque, Pippo Delbono traversait un de ces « trous noirs » qui jalonnent sa vie. Son psychiatre lui a conseillé de faire des stages avec des internés. Il est ainsi allé dans l’asile psychiatrique d’Aversa, près de Naples, où il a vu Bobo, qui y vivait depuis trente-cinq ans. « Il est destiné à être pour toujours un enfant », disaient les médecins.

Microcéphale et sourd-muet, Bobo – Vincenzo Cannavacciuolo, à l’état civil – ne connaissait le monde que par la télévision quand Pippo Delbono l’a pris sous son aile. Ou l’inverse. Car les deux hommes se sont sauvés l’un l’autre. Dans l’exposition « Ma mère et les autres », présentée à La Maison rouge, à Paris, en 2014, on voyait sur un écran de télévision Bobo et Pippo en Vespa. Ils venaient de quitter l’asile d’Aversa, où ils étaient retournés, et ils roulaient sur un chemin caillouteux, au milieu des arbres.

Lire la critique de l’exposition « Ma mère et les autres » : Pippo Delbono enfouit ses souvenirs entre les murs de La Maison rouge

Vent de la vie

Passons au présent, parce que ce souvenir ne nous quitte pas : ils roulent, Pippo devant, Bobo à l’arrière. Après les longs couloirs terribles de l’asile, on sent sur leur visage le souffle du vent. C’est le vent de la vie, plus fort que tout. Bobo l’avait en lui. Il a su l’insuffler à Pippo qu’il voyait prostré dans un fauteuil, après la mort de sa mère. Il venait tout près, poussant de petits cris, pour lui redonner ce désir de vivre qu’il avait perdu.

Pippo Delbono et Bobo (à droite) dans le film réalisé par Pippo Delbono, « Grido ».Pippo Delbono et Bobo (à droite) dans le film réalisé par Pippo Delbono, « Grido ». PIERRE GRISE DISTRIBUTION

Sur scène, c’était pareil : Bobo ne jouait pas, il était, et cela seul suffisait pour que le théâtre advienne, comme il en va avec certains acteurs d’exception. Miracle de la présence immédiate : il suffisait à Bobo d’enfiler un costume pour qu’il soit le personnage. Et la salle ne voyait que lui. Là encore, les souvenirs affluent, au présent.

2002, le Festival d’Avignon découvre Pippo Delbono avec Il SilenzioGuerra et La Rabbia, présentés dans la cour d’une école, avec un sol de terre et d’immenses platanes. A la fin d’Il Silenzio (Le Silence), qui fait entendre le silence de la mort après un tremblement de terre, un homme tout petit prend par la main la femme la plus grande, la plus belle. Une silhouette dans la nuit du temps. Bobo. Le même qui, dans Guerra (Guerre), fume sa cigarette, ou s’assied sur une malle et pose des masques sur son visage pendant que Pippo Delbono, de sa voix à la Carmelo Bene, raconte des fables en quelques phrases.

Emblème de la compagnie

Il est toujours ainsi, Bobo. Si fortement ancré dans l’instant qu’il en arrive à effacer ceux qui voudraient immortaliser un instant, comme Yasser Arafat, auprès de qui il a été photographié quand la troupe de Pippo Delbono a joué Guerra à Ramallah, en 2003. Sur la photo, la star, c’est lui, pas le leader palestinien… Rien d’étonnant si, au fil du temps, Bobo est devenu l’emblème de la compagnie qui travaille à la frontière de l’art et de la vie. Sur le plateau, il sait être multiple, tout en restant lui, unique et semblable à ceux que Pippo aime réunir, des êtres loin de la normalité et proches d’une vérité immémoriale.

Bobo pouvait tout être : grand-père idéal dans une famille idéale qui vole en éclats, dans Gente di plastica (Gens de plastique), en 2002, Mozart dans l’opéra Don Giovanni, en 2014, fier comme un roi, filmé dans les galeries du château de Versailles, dans La Visite, en 2015… Mais, s’il fallait ne retenir qu’un souvenir, ce serait celui-ci, qui les contient tous. En 2008, à la fin de la pièce La Menzogna (LeMensonge), Bobo s’approche de Pippo, qui est nu comme un vers. Il lui tend ses vêtements, le fait s’habiller, le prend par la main et le mène au bord du plateau, tout près des spectateurs. On croit alors regarder Bobo. C’est lui qui nous voit.

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