Et le compte-rendu de Cléo sur « Le Jeu es ombres » également#

Le Vendredi 4 décembre, 2020. Pas de commentaires

LE JEU DES OMBRES



Texte de Valère Novarina, mise en scène par Jean Bellorini.

SEMAINE D’ART EN AVIGNON

La FabricA, lundi 26 octobre 2020

17:30

Valère Novarina (1942) est un auteur de théâtre contemporain. Il écrit Le jeu des ombres sur commande du metteur en scène Jean Bellorini (1981), c’est un travail pensé à deux.

C’est une variation théâtrale mélangeant le mythe d’Orphée à l’Orfeo de Monteverdi ; autour d’Orphée et Eurydice : une troupe de comédiens, de musiciens et de chanteurs en magnifique coordination et symbiose nous offre un moment magnifique.

Valère Novarina a cette réputation de nous offrir dans ses pièces de théâtre une langue française charnue et exubérante qui ne me laisse pas indifférente. Ayant travailler l’un de ses textes (Pendant la matière, 1991) il y a deux ans au Conservatoire d’Avignon, je retrouvais vraiment le travail de la langue respecté de Novarina dans la mise en scène de Jean Bellorini : « Les acteurs sur le théâtre : gardiens de la langue et du mystère de parler. Hallucinatoire clarté de leur présence. Ils entendent que parler est un drame ; ils donnent la parole aux mots qui en savent plus que nous. » (Pendant la matière, XI). La mise en scène de Bellorini est très rythmée que ce soit par la musique, le chant, les mouvements, les déplacements, le décor mobile, mais le texte a quand même sa place à part entière, ce qui me fait dire que j’ai vu dans ce spectacle une symbiose magnifique : le Théâtre avec un grand T, mélangeant tous les arts. Et aucun art n’empiète sur un autre, la musique a la même importance que le texte, même si elle se fait moins présente : tout le monde a sa place sur scène.

Pour commencer, rappelons rapidement ce qu’est le mythe d’Orphée : Orphée, poète et musicien, descend aux Enfers pour ramener sa femme Eurydice dans le monde des vivants et son échec formera son mythe. Le texte de Novarina est une réécriture libre de ce mythe.

Le spectacle commence avec les comédiens à jardin, assis sur deux rangées de banc d’église, et l’arrivée des musiciens et chanteurs à cour, qui s’arrêtent en face d’eux. Là, une phrase apparaît sur l’écran prenant toute la largeur et la hauteur de la scène accompagnée du son d’un euphonium : « Le premier instant dure toujours ». Au niveau des comédiens, une femme se lève, tenant un livre dans ses mains, et commence à parler : « La raison de mon voyage, c’est mon épouse. Un serpent sur lequel elle mit le pied a répandu dans ses veines un venin qui interrompit le cours de ses années. J’ai voulu trouver la force de supporter cette perte, et je ne nierai pas de l’avoir tenté. L’amour l’a emporté. C’est un dieu bien connu au-dessus d’ici, sur la terre où nous n’iront plus. L’est-il aussi chez vous ? », ces mots, tirés du long poème Les métamorphoses, livre X de Ovide, annoncent la venue d’Orphée aux Enfers. La réécriture de Novarina s’est beaucoup inspirée du poème de Ovide, car le personnage lisant ces vers, n’est autre qu’Ovide lui-même, présenté par celle qui s’annonce elle-même : « Flipotte, une espèce de Perséphone… » qui, rappelons le : est l’épouse d’Hadès, et qui présente également les personnages présents dans l’histoire, « Les ombres du jeu des ombres, les anti-personnes. » : Eurydice, Charon, la Dame de pique, le Valet de carreau (enfants de la colère), deux personnages qui ont le même rôle (dont je n’arrive pas à comprendre le nom à cause de l’accent de l’actrice!) et Orphée « malgré lui… ».

SCÉNOGRAPHIE

La scène de la FabricA a la dimension de la scène de la cour d’honneur du Palais des Papes à Avignon qui a une dimension immense (carré de 1800m² environ). Elle a été pensée pour pouvoir effectuer les répétitions des spectacles joués à la cour d’honneur où ce spectacle devait y être joué lors du 74e Festival d’Avignon, qui n’a malheureusement pas eu lieu à cause du COVID. La mise en scène du Jeu des ombres était imaginée pour la cour d’honneur et à ceci, Jean Bellorini a répondu : « Ce grand espace vide de la cour d’honneur, avec au-dessus seulement le ciel et les étoiles, a participé du premier élan de la mise en scène. Quand la décision d’annuler le Festival s’est imposée, j’ai hésité : fallait-il désormais utiliser tout l’espace de la salle du TNP (Théâtre National Populaire de Villeurbanne), ses cintres, sa machinerie ? Finalement, non. J’ai eu envie de garder cette idée d’un théâtre pauvre, à la limite de l’installation -dans tous les lieux où nous jouerons, ce sera une cage de scène vide et mise à nu-, gardant peut -être la trace impalpable du lieu où les choses auraient dû commencer, les pierres de la cour d’honneur, cet espace un peu sacré… qu’il ne faut pas fétichiser non plus. Valère (Novarina) le dit très bien : quand il écrivait pour la cour d’honneur, il ne pensait pas au mur de pierres mais à ce qu’il appelle le « mur humain ». Ce mur humain, on le trouve dans la plupart des théâtres en France. Et c’est là-dessus qu’il faut travailler pour rester un peu positif. »

En général un grand espace est difficile à remplir constamment durant un spectacle, et pourtant, aucun espace n’était vide. Toutes sortes d’éléments étaient présents sur la scène, nous avons eu droit à deux battants de rideaux rouges vifs en plastique qui faisaient office d’entrée pouvant être déplacés grâce à de petites roulettes ; des instruments à cordes (piano, clavecin) tordus, des trappes « secrètes » invisibles sur la scène sauf quand elles sont ouvertes, une longue ligne noire prenant toute la largeur du fond de scène qui se verra être une ligne de feu mobile et un écran géant où couleurs, peintures expressionnistes et traductions du chant lyrique de l’Orfeo de Monteverdi s’afficheront. Les lumières auront également une place importante dans cette scénographie, comme par exemple lorsque Eurydice est couchée sur un clavecin au milieu de la scène, de petites lumières sur de longs pieds fins, que l’on appelle « servantes » car elles ne s’éteignent pas, entourent le clavecin et Eurydice, qui donnent une importance au moment et qui peuvent faire poser des questions : Serait-ce les lumières du jour qu’Eurydice auraient perdu lors de sa descente aux Enfers, les lumières de la vie ?

LA MUSIQUE

Les musiciens (percussions -Benoît Prisset- et clavicorde et piano -Clément Griffault-) avaient leur place à cour à l’avant scène tandis que le musicien à l’euphonium (Anthony Caillet) et la violoncelliste (Barbara Le Liepvre) étaient mobiles, sans doute pour une raison de praticité : il n’est pas aisé de déplacer de gros instruments en peu de temps sans abîmer le matériel. Ainsi ils étaient visibles tout le long du spectacle. Ayant vu d’autres spectacles à la FabricA, le côté cour à l’avant scène est souvent utilisé pour positionner les musiciens quand il y en a : une place stratégique. En face, à jardin, un autre instrument à corde : un piano. La présence d’instruments à cordes est à noter : il n’y a pratiquement que cette famille sur le plateau, même s’ils sont inutilisables. La corde de ces instruments peut faire penser aux Moires de la mythologie grecque. Les Moires sont trois divinités du Destin : Clotho (« la Fileuse »), Lachésis (« la Répartitrice ») et Atropos (« l’inflexible), elles surveillent le destin des hommes sans pour autant le déterminer. Clothotisse le fil de la vie, Lachésis le déroule et Atropos le coupe. On peut se représenter leur travail de filage comme achevé au moment de la naissance ou se poursuivant pendant toute la vie jusqu’au moment où tout le fil a été entièrement dévidé de la quenouille. Ainsi, ce « fil de la vie » peut être rattaché aux cordes des instruments omniprésents durant le spectacle et qui à la fin disparaissent, comme le fil qui se coupe, comme la vie qui se termine.

Le chant lyrique a également une forte présence car il rattache le texte à l’Orfeo de Monteverdi, « Orfeo » qui veut tout simplement dire Orphée en italien, sublimé par la chanteuse Aliénor Feix et le chanteur Ulrich Verdoni. L’on peut même se poser la question de qu’est-ce qui est premier ? Le langage ou la musique ?

ÉLÉMENT SCÉNOGRAPHIQUE FAVORI

L’élément de décor qui m’a particulièrement marqué est sûrement la longue ligne de feu, quand elle est apparue, je ne m’y attendais pas du tout. Durant le spectacle je n’avais pas beaucoup prêté d’attention à celle-ci. Elle était presque cachée au fond de la scène à cause de sa couleur noire qui se fondait avec la couleur du plateau (noir) et les lumières qui ne la mettaient pas forcément en valeur. Quand on l’a allumé, j’étais captivée. Les flammes sont parties d’un point de départ et ont suivi leur chemin jusqu’à s’arrêter au bout de la ligne, là encore nous pouvons penser au fil de la vie des Moires. Cette ligne de feu, quand elle a été déplacée en diagonale pour arriver au milieu de la scène, je l’ai imaginée comme la séparation entre la vie et la mort, parce que le feu représente la fougue, l’amour, la passion, mais le feu peut être dangereux, si on s’en approche trop, il brûle. Il forme une barrière, un obstacle : on ne peut pas se déplacer à travers les flammes, ce qui me fait penser à la difficulté qu’a Orphée pour sauver Eurydicelors de sa descente aux Enfers. Cette limite entre la Terre et les Enfers. Et puis je l’ai trouvé belle, cette ligne. Belle parce que c’était la seule lumière sur le plateau. Elle éclairait tout, peut-être éclairait elle aussi le chemin d’Orphée, pour le guider. Son déplacement s’est vu accompagné du chant lyrique de Aliénor Feix, et j’ai trouvé cela magnifique, parce que pour commencer, cette chanteuse a une voix incroyable et chante merveilleusement bien (en toute objectivité!) et le fait que le chant l’accompagne, j’y vois une forme de poésie, une forme de tendresse. Les flammes sont bercées par sa voix et ce chant les fait vraiment exister.

Et à petit feu (c’est le cas de le dire), les flammes ont commencé à s’éteindre, toutes seules. Encore une fois cette idée de fil : les flammes se sont éteintes, comme la vie l’a fait et le fait aussi.

ÉLÉMENT MUSICAL FAVORI

Il y a un moment qui m’a fasciné, il est peut-être passé inaperçu ou alors vite oublié, car ce n’était pas son activité principale lors du spectacle, mais lorsque Charon (Liza Alegria Ndikita) a chanté quelques mots, elle avait une voix simple mais forte, puissante mais belle, si belle. Je suis particulièrement sensible à ce genre de timbre de voix. Elle n’était pas accompagnée de musique, mais elle n’en n’avait pas besoin. C’était court mais quand je la réécoute avec la captation du spectacle, je ne peux m’empêcher de repasser le moment en me disant qu’il fallait que cela dure plus longtemps. J’entends sa voix qui chante « Bonsoir la lumière. Ramassez la lumière. Bonsoir la matière. La lumière nuit… » en boucle.



DISTRIBUTION

Je ne peux pas parler du Jeu des ombres sans parler de l’incroyable prestation de Marc Plas, qui jouait le Valet de carreau, lors de son monologue où il énumère sans fin des citations d’artistes à Orphée à propos de Dieu. Le spectacle n’était même pas terminé que les spectateurs l’ont applaudi. Je me suis dit « Si fort ! », quel exercice, quelle leçon ! On se demandait tous quand cela se finirait-il ?! C’était impressionnant. Il pouvait jouer avec le texte : lorsque nous sommes allés assister au spectacle le 26 octobre 2020, durant son monologue, il répéta une citation deux fois involontairement, il s’est donc trompé mais n’a pas été déstabilisé du tout. Il s’est rattrapé en disant « Ah ! Mais je l’ai déjà dit ! » et a enchaîné, ce qui provoqua le rire chez le public. Dans ces moments, je me dis que c’est « ça ». C’est « ça » le théâtre. Ne pas avoir peur de se tromper et au contraire en faire une force, impressionnant. J’ai chronométré : son monologue dure onze minutes. Onze minutes d’énumération de noms et de citations, pas étonnant qu’il se soit emmêlé les pinceaux !


J’aimerais terminer ce compte rendu par une citation de Valère Novarina qui, de mon point de vue, fait sens avec le texte du Jeu des Ombres et du Théâtre en général : « Faire des paroles de théâtre, c’est préparer la piste où ça va danser, mettre les obstacles, les haies sur la cendrée, en sachant bien qu’il n’y a que les danseurs, les sauteurs, las acteurs qui sont beaux… Hé les acteurs, les actoresses, ça brame, ça appelle, ça désire vos corps ! C’est rien d’autre que le désir du corps de l’acteur qui pousse à écrire pour le théâtre. Est-ce qu’on l’entend ? Ce que j’attendais, ce qui me poussait ? Que l’acteur vienne remplir mon texte troué, danser dedans. […] Le théâtre n’est pas une antenne culturelle pour la diffusion orale des littératures, mais l’endroit où refaire matériellement la parole mourir des corps. L’acteur, c’est l’mort qui parle, c’est son défunt qui m’apparaît ! » Le Théâtre des paroles, 1989.

Cléo CAREJE T4

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