Lars Noren, un des plus grands auteurs de notre temps, est mort#

Le Lundi 1 février, 2021. Pas de commentaires

Lars Noren, auteur dramatique suédois, est mort

Le dramaturge, disparu le 26 janvier, à l’âge de 76 ans, avait écrit plus de 80 pièces. Très connu en Europe ou aux Etats-Unis, c’est avec la France qu’il avait eu un long compagnonnage.


Le réalisateur et dramaturge suédois Lars Noren à Stockholm, le 6 septembre 2006.Le réalisateur et dramaturge suédois Lars Noren à Stockholm, le 6 septembre 2006. CLAUDIO BRESCIANI/AFP

C’était un regard que l’on ne pouvait pas oublier : immense, bleu, d’une douceur terrible et pénétrante. Un regard extralucide. Le regard d’un homme revenu de l’improbable, et d’un écrivain prêt à l’impossible. Celui de Lars Noren. Aujourd’hui, où l’on apprend qu’il est mort du Covid, le 26 janvier, à 76 ans, à Stockholm, où il était né, le 9 mai 1944, on le revoit, attablé au restaurant ou saluant à l’issue d’une première, à Paris, Berlin ou ailleurs. Et l’on pense à tout ce qu’il a vécu, traversé, apporté. A ce qu’il laisse, une œuvre dramatique souvent comparée à celle de son compatriote le plus illustre, August Strindberg (1849-1912), trempée dans la chair vive de la douleur d’exister, portée par la nécessité de dire, ici et maintenant, ce qu’il en est, dans les maisons et sur les trottoirs, dans les têtes et dans les corps.

Lars Noren a écrit plus de quatre-vingts pièces. L’une d’elles, Calme (2012), est la plus autobiographique. Elle se passe dans un hôtel en Scanie, dans le sud de la Suède, tenu par un couple qui a deux fils. Violence familiale, maladies physique et mentale. John, le double de Lars Noren, est le fils le plus jeune. Il sera interné pour schizophrénie, fuira à Stockholm, commencera par écrire des poèmes et des romans. Il racontait que, à la mort de son père, il a fait un rêve qui était une vision de sa première pièce, La Force de tuer (1979). « La mort du père donne une liberté assez immense », disait-il. Elle a fait de lui un dramaturge : il a renoncé aux autres formes d’écriture pour se consacrer au théâtre.

C’est justement avec sa première pièce que la France l’a découvert, en 1988, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Lars Noren était connu depuis des années en Scandinavie, en Allemagne et aux Etats-Unis. Grâce à Lucien Attoun, qui conseillait Giorgio Strehler (1921-1997) pour la programmation de la petite salle, aujourd’hui disparue, La Force de tuer a été créée dans une mise en scène de Jean-Louis Jacopin (1946-2017). Ce fut une évidence : un nouvel auteur entrait dans le jeu. Sa pièce – l’histoire d’un jeune homme qui poignarde son père – fut suivie, dès l’année suivante, de La Veillée – deux frères et leurs femmes qui s’entre-déchirent autour de l’urne contenant les cendres de la mère.

« Ebranlement des consciences »

Cette pièce, créée par Jorge Lavelli dans la grande salle du Théâtre national de la Colline, reste à ce jour, avec Démons – une autre histoire de couples, dans le carrousel de l’amour infernal – une des plus jouées, et des plus emblématiques, de Lars Noren, qui se reconnaît moins dans Strindberg que dans Henrik Ibsen (1828-1906) et dans Eugene O’Neill (1888-1953), à la vie duquel il a d’ailleurs consacré une pièce, Embrasser les ombres (1991). Ses personnages se lancent « des vérités exacerbées qui se transforment en armes mortelles », comme l’écrit Colette Godard dans ces colonnes. Mais leur naturel échappe au naturalisme. Question de style : à son meilleur, l’écriture de Lars Noren dégage une poésie inouïe, celle de « l’ébranlement des consciences par l’art » qu’il appelle, à mille lieues de la morale.

Cet « ébranlement des consciences » porte aussi sur le champ public, qui représente l’autre versant de l’œuvre. L’autre face de la médaille, en somme. Lars Noren ne voyait pas un succès dans le modèle social suédois, mais une faillite, qu’il a travaillée dans plusieurs pièces. L’une d’elles, 7 : 3 (1998), a suscité un énorme scandale. Créée par l’auteur lui-même, en 1999, à Stockholm, elle mettait en scène des néonazis purgeant une peine de prison, avec qui Lars Noren avait travaillé dix mois en prison. Sur scène, ils jouaient leurs propres rôles, et déversaient leur haine antisémite. Au lendemain de la dernière, le 28 juin, plusieurs d’entre eux ont profité d’une permission pour braquer une banque. Ils ont tué deux policiers lancés à leur poursuite.


Portrait de la misère du monde

Six mois plus tard, le 7 janvier 2000, Thomas Ostermeier inaugurait sa direction de la Schaubühne de Berlin avec Catégorie 3.1, que Jean-Louis Martinelli a mise en scène la même année, au Théâtre national de Strasbourg, et que Krystian Lupa a présentée en 2012, en français, au Théâtre de la Colline, à Paris, sous le titre de Salle d’attente. Une plongée dans les drames de la vie, à travers la vision kaléidoscopique d’une place centrale de Stockholm, où se retrouvent alcooliques, drogués, chômeurs, SDF, prostitués, psychotiques. Lars Noren a passé des semaines en leur compagnie, avant de dresser ce portrait marquant de la misère du monde.

En France, l’auteur a mené un long compagnonnage avec Jean-Louis Martinelli, quand celui-ci dirigeait le Théâtre de Nanterre-Amandiers (de 2002 à 2013). Plusieurs pièces y ont été créées, certaines par le metteur en scène – Kliniken(1993)Détails (1999), Guerre (2003) –, et l’une, A la mémoire d’Anna Politkovskaïa (2008), par l’auteur.

En 2007, Lars Noren a dirigé la grande comédienne allemande Anne Tismer dans l’un de ses textes les plus saillants, Le 20 novembre, à la Maison des arts de Créteil (Val-de-Marne). Il a aussi créé sa pièce Pur au Théâtre du Vieux-Colombier, en 2009, avant d’être invité dans le saint des saints de la Comédie-Française, la salle Richelieu, où il est entré au répertoire avec Poussière, à la demande d’Eric Ruf, l’administrateur général, qui lui avait commandé une pièce. C’était en février 2018, Lars Noren avait 74 ans, et l’on sentait qu’il passait un cap : il mettait en scène un groupe de dix hommes et femmes de la classe moyenne qui, chaque année depuis trente ans, quittent la grisaille d’un pays du Nord pour une semaine de soleil au bord d’une mer du Sud.

Ils savent que leur temps est compté. Ils peuvent se montrer pénibles, ridicules, méchants ou même obscènes, mais ils sont avant tout livrés à leur solitude, oubliés d’une société qui met la vieillesse à l’écart. Et Lars Noren porte sur eux un regard doux, dans sa rudesse : on le sent touché par ces personnages qu’il met en scène, derrière un rideau de tulle.

C’est sur ce rideau que se referme la vie dans le théâtre français de Lars Noren. Reste l’avenir, son œuvre qui poursuivra sa route, par le monde, et que l’on peut lire : elle est publiée par les éditions de L’Arche.

Lars Noren en quelques dates

9 mai 1944 Naissance à Stockholm

1988 « La Force de tuer », à l’Odéon-Théâtre de l’Europe

1999 Scandale de « 7:3 »

2018 « Poussière », à la Comédie-Française

26 janvier 2021 Mort à Stockholm

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