Le livre d’or de Jan # Hubert Colas

Le Lundi 10 janvier, 2011. 1 commentaire

Coline Fabre

Le livre d’Or de Jan est un projet touchant et original, qui nous présente un portrait éclaté d’un artiste disparu, Jan. Tout au long de la pièce, nous sommes entrainés dans des multitudes de performances et de monologues secouant qui nous laisse apercevoir une des nombreuses facettes de Jan. Alors que ses amis se remémorent les souvenirs de l’artiste, je suis plongée dans son histoire et m’attache très vite à sa personnalité émouvante.
C’est en ça que le metteur en scène, Hubert Colas, s’intéresse de près à ce personnage emblématique. Ce metteur en scène de quarante ans s’intéresse donc à un artiste de sa génération, et décide d’en faire le portrait en respectant son art. La pièce a été écrite à partir du plateau : Hubert Colas a demandé à ses comédiens de jouer des improvisations en s’inspirant du personnage de Jan. Les comédiens ne connaissent pas Jan, et c’est en ça que je trouve ce spectacle très intéressant. Le travail joint des comédiens et du metteur en scène a abouti à des œuvres sous vides : les comédiens inventaient, s’amusaient au plateau de façon productive, tandis que Colas faisait l’écriture de sa pièce d’après ce qu’ils lui proposaient. C’est alors cette technique de mettre en scène une pièce tout en l’écrivant qui m’a touché. Savoir qu’il est possible de faire une œuvre avec autant de liberté, sans code, en partant d’une personne dont on ne sait quasiment rien… C’est vraiment épatant. C’est ce qui m’attire dans Le livre d’Or de Jan. La liberté de monter une pièce, sans aucune contrainte pour les comédiens qui laissent divaguer les idées, le corps et les improvisations, et pour Colas, surtout, les mots. Il faut aussi rappeler que c’est la vie intime de Jan qui voulait être montrée, en passant par ses technique et son art..

On retrouve donc des personnages énigmatiques, amis, amoureux ou amants de Jan. Ils ouvrent la pièce d’une façon très particulière : on entend une voix off, celle de Jan, qui décrit chacun d’eux en commençant toujours par la phrase : « tu entres ». Il parle de leurs habitudes, de la façon dont il les a aimés, et de l’air qu’ils ont, sur scène, en face de nous. Les comédiens entrent donc, les uns après les autres, avec le même point commun à tous : ils paraissent étrangers à cet endroit. Certains ont l’air anxieux, d’autres sûrs d’eux mais en attente, toujours en attente de quelque chose. C’est Jan qu’ils attendent, mais ils ne le verront jamais, car il a disparu. Voilà comment débute cette pièce, et j’ai trouvé les entrés de chacun très réussies, émouvantes par la voix de Jan, et mystérieuses. En soit, ce prologue était très annonciateur de ce que je m’apprêtais à voir, dans le sens ou les personnalités très singulières des personnages étaient déjà annoncées d’une certaine façon.

Ces personnages évoluent alors presque chacun à leur tour dans de petites scènes qui sont toutes en rupture les unes avec les autres. Ces scènes sont des performances avec le corps ou la voix, comme par exemple une scène ou un homme nu s’allonge au sol et module sa voix de façon comique. Elle sont montées comme des collages, avec parfois des répétitions ou des reprises avec l’anecdote des toilettes que raconte en plusieurs fois une des amantes de Jan. On a donc le motif de la disparité qui revient, et qui forme un ensemble de fragments saccadés et contradictoires. C’est ce qui aurati pu paraître déstabilisant pour le spectateur, mais pour moi au contraire, ça a été comme un jeu. Je me suis donc amusée pendant la pièce à rapprocher tous ces instants et ces anecdotes pour en savoir plus sur l’intimité et la personnalité de ce Jan. Ça a été comme un puzzle en fin de compte, et toutes les pièces, bien que difficiles a rapprocher, ont fait sens ensemble pour moi. J’ai vu Jan comme quelqu’un d’énigmatique, certes, mais surtout comme quelqu’un de profondément touchant et attachant, sociable et à la fois solitaire car libre. Il me semble qu’à travers ces instants très vagues et pas toujours en rapport direct avec l’artiste, j’ai eu la sensation qu’on me laissé la liberté de me faire mon propre avis sur Jan. Et je pense que c’est l’impression que j’ai eu sur le jeu des comédiens qui m’a permis cela. En effet, ils sont formidables dans le sens où ils sont vrais. Ceux ne sont pas des personnage, mais de véritables personnes, sensés, avec leur qualités et leurs défauts qu’ils ne cachent pas. Ils ont une part d’humanité qu’on ne retrouve que très rarement dans les pièces de théâtre, et c’est ça qui m’a touché et qui a fait que j’ai pu m’attacher à chacun d’eux.

Mais ce qui m’a surtout marqué parmi tous ces instants, c’est une performance où deux des comédiens ont essayé de contrer l’expression : « On ne peut pas faire d’omelette sans casser des œufs ». Pendant une quinzaine de minutes, ils essaient de façon très comique de casser des œufs dans une poêle sans les casser… Ils sont nus sous un tablier de cuisine, et le comédies, que j’ai beaucoup apprécié, parlait comme un présentateur d’émission culinaire, alors que la comédienne était son assistante. C’était vraiment burlesque, sans aucun sens, et digne d’une performance de Jan. C’est justement lui qui était représentatif de ce genre d’art : l’art idiot. C’est ce que je pourrai appeler un « concept », l’idée de faire de l’art avec du « ratage »…

L’artiste est donc présent par le souvenir, il erre sur la scène comme un fantôme parmi les comédiens. Ceux ci sont alors habités par la nostalgie, par le déséquilibre est la chute si importante pour Jan. Selon lui, le plus beau travail d’un artiste est celui qu’il réalise justement avant « la chute », pendant le déséquilibre, et c’est pour ça que sans y être, il a une certaine présence sur scène. On découvre son état d’esprit à travers de « faux » souvenirs de lui, où du moins à travers son art unique, singulier, inoubliable. Les comédiens retranscrivent cet art à leur façon, dans une adresse franche et frontale, avec une parole parfois fluide, parfois saccadée, tout en respectant les codes de Jan. On voit notamment une scène où ils se balancent sur des chaises avec un casque de moto, jusqu’à la chute. Et ils recommencent, encore et encore. C’est pour moi la performance la plus significative de cette idée de déséquilibre et d’aller jusqu’au bout des choses.

Enfin, il reste deux éléments de la pièce qui me semblent très importants quant à la réalisation de tout ce dont je viens de parler. Tout d’abord, c’est la présence de la musique grâce au fabuleux Oh Tiger Mountain… Ce musicien a vraiment trouvé sa place sur la scène. Il permettait souvent de créer des ruptures très marquées entre les différents fragments de la pièce, et en était lui même. Je veux dire par là que les quelques morceaux qu’il a joué faisaient partie intégrante de la pièce, car il y mettait exactement la même énergie et le même esprit que les comédiens. Sa musique est aussi touchante qu’émouvante, et renforce très nettement la diversité du spectacle. Ensuite, c’est l’élément de décor majeur qui se trouve au plateau, et qui nous fait découvrir deux espaces bien distincts où évoluent les personnages. C’est donc un immense mur de cristal, ou plus exactement un écran de cristaux fluide, qui s’épaissit ou reste transparent selon les besoins de la pièce. Je vois plusieurs fonctions à cet écran, qui m’a paru essentiel tout au long de la pièce. Tout d’abord, il reste dans son rôle premier, et permet la projection de vidéo, comme celle d’une jeune blonde avec des bruits de voitures qui passent autours d’elle. Cela traduit le temps qui passe, mais permet aussi de faire un clin d’oeil à l’époque où France Galle connaissait un véritable sucés. Colas utilise alors la musique populaire pour émouvoir le public d’aujourd’hui. Mais cet écran, selon moi, est surtout utilisé pour distinguer l’avant scène, où sont réalisés les témoignages et anecdotes, et l’arrière scène où on a la sensation de retourner dans le passé, chez Jan. Lorsque les comédien jouent derrière l’écran, celui ci est épaissi, et les lumière s’assombrissent, pour évoquer le souvenir, un moment passé dont on témoigne, tout en restant dans l’intimité de Jan. Enfin, il me semble que l’aspect « fumé » que rend l’écran épaissi fait aussi allusion à l’haut-delà, ou du moins au fantôme de Jan qui pour moi, était représenté sur scène de cette façon là…

Finalement, j’ai trouvé ce moment extraordinaire. J’étais plongé dans la pièce comme je l’ai rarement été, j’ai ri, j’ai été émue, touchée, mais surtout, j’ai appris. J’ai appris que, l’important au théâtre, était la réflexion qu’on pouvait tirer de choses finalement simples mais très instructives et constructivse. C’est le mot, je me suis en quelque sorte construit, puisque j’ai eu l’envie de réfléchir, de m’intéresser à ce Jan qui m’apparaît maintenant comme commun à tous. Il devrait faire sens pour chaque spectateur, puisqu’il a une chose commune à tous. Et c’est les différentes émotions qui m’ont traversé pendant la pièce qui me font déduire cela. Pourquoi doit on toujours séparer le théâtre de divertissement de celui qui nous fait réellement réfléchir? Cette pièce m’a apporté les deux, et c’est pour ça que je me suis levé pour applaudir tous ces artistes, c’est pour ça que je me pose encore des questions que j’aimerai continuer à écrire sur cette feuille. C’est en ça que je dis : Bravo.

Un commentaire


Laisser un commentaire