Mort d’un grand homme du théâtre : Jacques Lassalle#

Le Dimanche 7 janvier, 2018. Pas de commentaires

Jacques Lassallea dirigé Isabelle Huppert pour « Médée », à Avignon en 2000.

C’était un homme entier, pour qui seul comptait le théâtre, à qui il a beaucoup donné au cours de sa riche carrière, et dont il a reçu de vilains coups, comme son éviction de la Comédie-Française, après un seul mandat d’administrateur général, de 1990 à 1993. Jacques Lassalle, qui est mort mardi 2 janvier, à Paris, à 81 ans, était aussi un homme singulier : suspicieux et ombrageux, il tenait sa tête penchée en angle droit sur l’épaule, et livrait tout bas de passionnants développements sur l’art qu’il a servi en signant pas loin de cent cinquante mises en scène, parées, à leur meilleur, d’une belle élégance classique.

L’une des dernières, en 2014, fut Matin et soir, de Jon Fosse, un de ses auteurs de prédilection, avec Michel Vinaver, Marivaux, Nathalie Sarraute, Carlo Goldoni ou Molière. La pièce fétiche de Jacques Lassalle était d’ailleurs Le Misanthrope, ce qui n’étonne pas ceux qui ont connu cet homme capable d’arpenter pieds nus les rues d’Avignon, tel un pèlerin, mortifié par l’échec de sa mise en scène d’Andromaque, de Racine, dans la cour d’honneur, en 1994, puis de déclarer publiquement qu’il renonçait à tout jamais au théâtre. Ce que, heureusement, il ne fit pas.

Né à Clermont-Ferrand, le 6 juillet 1936, Jacques Lassalle ne s’attardait pas sur sa biographie, qu’il faisait commencer avec ses études, à Paris : une agrégation de lettres classiques, une licence de sociologie, puis le Conservatoire national supérieur d’art dramatique, où il est élève d’un grand professeur, Fernand Ledoux. Mais ce n’est pas le métier de comédien qui l’intéresse. Il veut mettre en scène et s’inscrire dans le grand mouvement de la décentralisation théâtrale. Le maire de Vitry (Val-de-Marne) lui en fournit l’opportunité, en lui proposant de créer un théâtre dans sa ville. Ainsi naît, en 1964, le Studio-Théâtre, qu’il dirige jusqu’en 1982. C’est là qu’il creuse son sillon, d’abord avec ses propres pièces, puis des créations subtiles de Michel Vinaver, Dissident, il va sans direNina c’est autre chose, dont le minimalisme de l’écriture s’accorde au goût pour l’intimisme du metteur en scène, grand pourfendeur du théâtre ostentatoire.

Au Français, cible d’une cabale

Sa réussite à Vitry mène Jacques Lassalle vers le prestigieux Théâtre national de Strasbourg (TNS), qu’il dirige de 1983 à 1990. Ce sont des années fastes pour la culture, bien lotie financièrement. Des années où l’on peut rêver avec orgueil, comme il le fait en inaugurant son mandat avec un coup d’éclat : Tartuffe, de Molière, avec Gérard Depardieu et François ­Périer en Orgon, deux stars que le metteur en scène rêvait de réunir depuis des années. Le spectacle frôle le chef-d’œuvre, et le TNS ­entame une nouvelle aventure, après celle, politique, de Jean-Pierre Vincent. L’universitaire Bernard Dort, fin connaisseur de l’Allemagne et de l’Italie, occupe la fonction de « conseiller littéraire » de Jacques Lassalle, qui monte Woyzeck de Georg ­Büchner avec les élèves de l’école du théâtre, et fait ses grands débuts au Festival d’Avignon avec une belle présentation d’Emilia ­Galotti, de Gotthold Ephraim ­Lessing, en 1985.

Ces classiques côtoient des contemporains, comme toujours dans l’itinéraire du metteur en scène : Jean-Pierre Sarrazac ou Jean-Marie Besset, alors jeune auteur, qui, dans Villa Luco, imagine avec brio une rencontre entre le général de Gaulle et le maréchal Pétain, dans sa cellule de la prison de l’île d’Yeu, après la seconde guerre mondiale. Deux ­figures sont sur scène : Maurice Garrel et Hubert Gignoux, le premier directeur du TNS. Un théâtre que Jacques Lassalle quitte en 1990 pour la Comédie-Française, où il succède à Antoine ­Vitez, mort brutalement.

Dès sa première conférence de presse, le nouvel administrateur général annonce la couleur, en invitant le réalisateur égyptien Youssef Chahine à signer une mise en scène de Caligula, de ­Camus. D’autres grands artistes étrangers, Idrissa Ouedraogo, Anatoli Vassiliev ou Otomar ­Krejca, sont ensuite invités, ce qui aurait dû être porté au crédit de Jacques Lassalle. Mais un mauvais vent aux relents xénophobes a soufflé, mettant à malles choix de l’administrateur général qui, par ailleurs, a eu très vite maille à partir avec une partie de la troupe, opposée à son arrivée.

La politique d’ouverture de Jacques Lassalle, qui portait également sur le renouvellement de la troupe et du répertoire, a valu à l’administrateur général une virulente cabale, que son caractère ne lui permettait d’affronter. En août 1993, il a été évincé de son poste en n’obtenant pas un second mandat.

A Avignon, succès et ratage

Cela ne l’a pas empêché de laisser en héritage, outre l’ouverture du Théâtre du Vieux-Colombier, à Paris, de fameux souvenirs, comme celui de Bal masqué, de Mikhaïl Lermontov, sous la direction stupéfiante d’Anatoli Vassiliev, ou du Dom Juan, de Molière, qui a enflammé la Cour d’honneur du ­Palais des papes, en juillet 1993. Jeanne Balibar était Elvire et Eric Ruf Don Carlos dans cette mise en scène de Jacques Lassalle, ­dirigeant la troupe de la Comédie-Française. Un an plus tard, toujours dans la Cour d’honneur, redevenu un metteur en scène « libre », il dirigeait Andromaque, de Racine. Un ratage. Cela arrive, mais l’homme l’a très mal pris. Encore blessé par son départ de la Comédie-Française, il a accusé les pouvoirs politiques et médiatiques de « condamner les artistes », et annoncé qu’il renonçait au théâtre.

Le désir fut le plus fort. Deux ans plus tard, Jacques Lassalle était de retour, au Théâtre national de la Colline, avec L’Homme difficile, d’Hugo von Hofmannsthal. En 2000, il tenait sa revanche, en dirigeant à Avignon Isabelle Huppert dans une Médée, d’Euripide, qui a fait date. Mais c’est beaucoup à l’étranger que le metteur en scène a ensuite œuvré, en Scandinavie ou en Pologne, où il jouissait de la plus haute considération.

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En France, ses grandes années étaient derrière, même s’il a ­retrouvé la Comédie-Française en 2008 pour Figaro divorce, d’Odon von Horvath, et L’Ecole des femmes de Molière, en 2011. Au printemps 2017, il devait monter La Cruche cassée, de Heinrich von Kleist, au Théâtre du Vieux-Colombier. Il a dû renoncer, épuisé par le chagrin que lui avait causé la mort de sa femme, un an plus tôt. Elle s’appelait Françoise, il l’avait épousée en 1958. Ils avaient eu trois fils, et ils étaient inséparables.
LE MONDE |  03.01.2018 à 10h36 | Par  Brigitte Salino

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